L’affaire des écrits que Jordan Bardella aurait tenus sur Internet lorsqu’il était adolescent vient de prendre une tournure qui pourrait lui être particulièrement défavorable.
Je ne veux pas ici juger le contenu de ces propos, ni même trancher la question de leur authenticité. Jordan Bardella affirme qu’il s’agit de « faux grossiers » et a annoncé une plainte. Mediapart, de son côté, maintient son enquête et affirme avoir authentifié les échanges.

Mais quelque chose me frappe dans cette affaire : la stratégie de défense choisie par Bardella me paraît particulièrement dangereuse. Il aurait peut-être été beaucoup plus habile de répondre autrement.
« J’avais 17 ans… et alors ? »
Imaginons un instant que ces écrits soient authentiques. Bardella aurait alors pu dire simplement :
« J’avais 17 ans. Je ne me souviens évidemment pas de tout ce que j’ai pu écrire à cet âge. Si j’ai tenu ces propos, ils étaient stupides et condamnables. J’ai depuis longtemps changé et je ne les partage évidemment plus. Qui n’a jamais dit ou écrit une énormité dans sa jeunesse ? »
Cette réponse aurait complètement changé la nature de la polémique. On ne discuterait plus principalement de savoir s’il ment ou non. On discuterait d’une question beaucoup plus intéressante : peut-on reprocher à un homme politique de 31 ans les propos qu’il aurait tenus à 17 ans ?
Et c’est là que me revient une vieille image : le doigt dans le pot de confiture. Lorsqu’un enfant est surpris devant un pot de confiture ouvert, avec de la confiture autour de la bouche, la pire défense consiste peut-être à répéter : « Je n’y ai pas touché ! »
La meilleure défense peut parfois être beaucoup plus simple :
« Oui, j’ai pris de la confiture. Et alors ? Tout le monde en prenait. »
Évidemment, la comparaison a ses limites. Nous ne sommes plus dans une cour de récréation et les propos dont il est question sont potentiellement beaucoup plus sérieux qu’un vol de confiture. Mais le mécanisme est intéressant : nier absolument quelque chose qui pourrait finalement être démontré expose à une seconde crise lorsque la preuve apparaît.
Le risque de la double peine médiatique
C’est ce qui me paraît être le véritable danger pour Bardella. S’il reconnaissait aujourd’hui avoir tenu des propos stupides à 17 ans, il aurait à répondre de ces propos. S’il les nie catégoriquement et qu’il apparaissait ensuite que les documents sont authentiques, il devrait répondre à deux questions : Pourquoi avez-vous écrit cela à l’époque ?et : Pourquoi avez-vous affirmé aujourd’hui que c’était faux ? La deuxième question pourrait alors devenir plus importante que la première. C’est précisément pourquoi, en politique comme ailleurs, une défense doit tenir compte non seulement de ce que l’on sait aujourd’hui, mais également de ce que l’on pourrait découvrir demain.
Et si cette affaire était une opération de déstabilisation ?
C’est ici que l’affaire devient encore plus intéressante. Bardella affirme être victime d’une opération de déstabilisation. L’existence d’opérations d’influence et de déstabilisation russes en Europe est, elle, documentée. Mais il y a un pas considérable entre ces deux propositions :
« La Russie mène des opérations d’influence en Europe » et « Cette affaire Bardella a été organisée par la Russie. La première est un fait documenté. La seconde, à ce stade, n’est qu’une hypothèse.
Il n’est d’ailleurs pas impossible qu’une affaire de ce type soit exploitée par différents acteurs sans avoir été créée par eux. Une information peut être authentique et néanmoins être utilisée dans une opération d’influence. Inversement, une opération de déstabilisation peut chercher à fabriquer ou manipuler des informations.
Ce que cette histoire révèle surtout
Au fond, cette affaire dépasse peut-être Jordan Bardella. Elle pose une question plus générale sur notre époque. Faut-il juger un homme politique de 31 ans sur ce qu’il aurait écrit à 17 ans ? La réponse dépend évidemment de la nature des propos, de leur gravité, de leur répétition et surtout de l’évolution de la personne depuis cette époque. Mais une chose me paraît certaine : la jeunesse n’est pas une excuse magique, mais elle constitue un élément du contexte. À 17 ans, on peut être stupide, provocateur, influençable, excessif. On peut aussi changer profondément.
C’est précisément pour cela que la meilleure réponse, si les messages étaient authentiques, aurait peut-être été de les reconnaître sans détour et de les replacer dans leur époque.
Plutôt que de dire : « Je n’ai jamais mis le doigt dans le pot de confiture. » il aurait peut-être été préférable de dire :« Peut-être que je l’ai fait. J’avais 17 ans. Si c’est le cas, c’était une erreur de jeunesse. J’ai grandi depuis. » Une telle réponse n’aurait évidemment pas fait disparaître la polémique. Mais elle aurait pu empêcher qu’une affaire portant sur les paroles d’un adolescent devienne également une affaire portant sur la crédibilité de l’homme politique qu’il est devenu.

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