
Léon Dutilleul ouvrit les yeux avec cette impression étrange qu’ont les dormeurs après une sieste trop longue. Il regarda sa montre. Elle s’était arrêtée. Son calendrier indiquait toujours le 20 septembre 2001.
Il se leva, enfila son éternel costume gris, rajusta son chapeau et descendit dans la rue.
Paris lui parut d’abord familier. Les immeubles étaient toujours là. Les autobus roulaient. Les cafés servaient leurs premiers expressos. Pourtant quelque chose avait changé.
Les passants marchaient la tête baissée. Non par timidité, mais parce qu’ils regardaient tous une petite plaque noire qu’ils tenaient dans la main.
« Curieuse époque, pensa Dutilleul. On ne regarde plus les autres. »
Il entra dans un café.
— Un journal, s’il vous plaît.
Le garçon sourit.
— Papier ou numérique ?
Dutilleul ne comprit pas la question.
À la table voisine, une jeune femme parlait toute seule. Elle riait, hochait la tête, faisait de grands gestes. Léon finit par apercevoir un minuscule écouteur dans son oreille.
« Les fous sont devenus très élégants », songea-t-il.
En sortant, il voulut téléphoner d’une cabine.
Il n’y en avait plus.
Il chercha un kiosque à journaux.
Il en trouva un… transformé en boutique de téléphones.
Plus loin, il leva les yeux.
Une étrange silhouette métallique dominait Paris.
— C’est quoi ?
— La tour Triangle, monsieur.
— On construit donc encore des tours ?
Le jeune homme le regarda avec étonnement.
— Bien sûr.
Léon pensa immédiatement à New York.
Les deux immenses tours qu’il avait vues à la télévision quelques jours avant de s’endormir.
— Elles ont été reconstruites ?
Le jeune homme baissa les yeux.
— Non… mais un autre gratte-ciel s’élève aujourd’hui à leur place.
Léon resta silencieux.
Il entra dans le métro.
Personne n’achetait de ticket.
Les voyageurs approchaient simplement leur téléphone d’un appareil qui s’illuminait.
« Même les billets sont devenus invisibles », murmura-t-il.
Dans la rame, personne ne lisait de livre.
Personne ne parlait.
Tous faisaient glisser leur doigt sur un écran lumineux.
Le silence était étrange.
Non pas le silence du recueillement.
Celui de millions de conversations invisibles.
Arrivé chez lui, Léon voulut écrire une lettre.
Il demanda où se trouvait le bureau de poste le plus proche.
— Pourquoi une lettre ? Envoyez donc un message !
Il eut l’impression qu’on venait de lui annoncer la disparition des chevaux.
Le soir, un voisin l’invita à dîner.
Au milieu du repas, il posa une simple question.
— Dites-moi… qu’est-il arrivé pendant mon sommeil ?
Le voisin prit une profonde inspiration.
— Les attentats du 11 septembre ont changé le monde. Nous avons connu des guerres en Afghanistan et en Irak. Un virus a un jour arrêté la planète entière. Les Russes ont envahi l’Ukraine. La Chine est devenue une grande puissance. Les étés sont plus chauds. Les incendies sont plus nombreux. Et des intelligences artificielles parlent désormais avec les hommes.
Léon resta longtemps silencieux.
Puis il demanda :
— Et les hommes… parlent-ils encore entre eux ?
Le voisin hésita.
— Oui… mais autrement.
La nuit tombait.
Dutilleul se leva, ouvrit la fenêtre et contempla Paris.
Les murs étaient toujours là.
Ils étaient même plus solides qu’autrefois.
Pourtant il comprit qu’ils n’étaient plus faits de pierre.
Ils étaient devenus numériques, invisibles, idéologiques, sociaux.
Autrefois, il traversait les murs.
Aujourd’hui, pensa-t-il avec un sourire mélancolique, il faudrait surtout apprendre à traverser les écrans.

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