Ukraine : la Russie devra croire qu’elle a gagné pour pouvoir arrêter la guerre

Plus j’observe la guerre en Ukraine, plus je suis frappé par la différence de stratégie entre les deux adversaires.

La Russie dispose d’une supériorité considérable en hommes, en ressources et en armements. Pourtant, sa stratégie reste fondamentalement une stratégie d’usure: maintenir une pression constante sur le front, accepter des pertes humaines considérables et avancer lentement, avec l’espoir que l’Ukraine et surtout ses alliés occidentaux finiront par se lasser.

L’Ukraine, qui ne peut rivaliser sur le terrain de la quantité, a choisi une autre voie : l’imagination et la technologie.

La différence est particulièrement visible dans la guerre des drones. Les Russes ont développé des drones tactiques guidés par fibre optique, remarquablement efficaces et insensibles au brouillage radio. Ils répondent ainsi à une question : comment mieux détruire ce qui se trouve devant nous ?

Les Ukrainiens semblent poser une autre question : que faut-il détruire pour que ce qui se trouve devant nous cesse de fonctionner ?

Le développement de drones à très longue portée capables d’opérer malgré le brouillage permet désormais d’atteindre des objectifs situés à plus de mille kilomètres du front. Avec l’appui du renseignement occidental, l’Ukraine peut progressivement porter la guerre au cœur du système économique et militaire russe.

Raffineries, dépôts de carburant, installations électriques, aérodromes militaires, usines d’armement et voies logistiques deviennent autant de cibles potentielles.

L’immensité de la Russie pourrait alors devenir paradoxalement une faiblesse. Comment protéger simultanément des milliers de sites répartis sur un territoire gigantesque ? Chaque système antiaérien envoyé défendre une raffinerie ou une usine est un système qui ne protège ni une autre installation ni le front.

L’enjeu n’est d’ailleurs pas nécessairement de détruire complètement ces infrastructures. Il suffit parfois d’endommager un équipement critique, difficile à réparer ou à remplacer. Les effets peuvent alors s’additionner : moins de raffinage signifie moins de carburant ; les pénuries perturbent les transports, l’agriculture et la logistique militaire ; les coupures électriques ralentissent l’industrie ; la destruction des radars et des défenses antiaériennes facilite les frappes suivantes.

L’Ukraine ne cherche peut-être plus à reconquérir chaque kilomètre carré par une grande offensive. Elle pourrait chercher à rendre progressivement le coût de la guerre insupportable au système russe.

La Russie dispose cependant d’une autre arme : la guerre hybride.

Désinformation, cyberattaques, sabotages et exploitation de nos divisions politiques poursuivent un objectif simple. Il ne s’agit pas de vaincre militairement l’Europe, mais de convaincre les Européens que cette guerre est interminable, coûte trop cher et ne les concerne finalement pas.

Sur ce terrain, la Russie peut encore obtenir des succès. Il lui suffit que quelques grands pays occidentaux réduisent leur soutien pour que la situation de l’Ukraine devienne beaucoup plus difficile.

Mais une question demeure : comment la Russie elle-même pourra-t-elle mettre fin à cette guerre ?

Je doute que Vladimir Poutine en soit encore capable.

Il a progressivement lié la guerre à son pouvoir personnel et à sa place dans l’Histoire. Tant que les combats continuent, il peut promettre la victoire. Le jour où il signe la paix, le bilan commence.

Il faudra alors expliquer les centaines de milliers de morts et de blessés, la rupture avec l’Europe, les sanctions, la militarisation de l’économie et des années de guerre pour des gains territoriaux bien éloignés des ambitions affichées en 2022.

Poutine peut continuer la guerre. Il lui est beaucoup plus difficile de l’arrêter.

La solution viendra peut-être de son propre système.

Je ne crois guère à une révolution démocratique russe ni à un coup d’État militaire spectaculaire. Le jour où une partie des élites économiques, militaires et sécuritaires estimera que Poutine ne protège plus le régime mais commence à le mettre en danger, elle cherchera probablement une succession organisée.

Son successeur sera vraisemblablement un homme du système. Un profil comme Alexeï Dioumine, ancien proche de Poutine passé par les services de sécurité et le ministère de la Défense, pourrait incarner la continuité sans être totalement identifié à la guerre. Un technocrate comme Mikhaïl Michoustine pourrait, lui, présenter la paix comme le début d’une nouvelle bataille : la reconstruction économique de la Russie.

Le nom importe finalement moins que le profil. Il faudra un poutinien capable de glorifier Poutine, d’en faire le dirigeant qui a rendu sa puissance et sa fierté à la Russie et qui a victorieusement résisté à l’Occident. Cette glorification permettra précisément d’abandonner sa politique sans jamais reconnaître son échec.

Son successeur pourra alors proclamer que la Russie a atteint ses objectifs et faire ce que Poutine ne semble plus capable de faire : arrêter la guerre.

C’est pourquoi la stratégie ukrainienne ne consiste peut-être plus seulement à combattre l’armée russe. Elle cherche à modifier progressivement le calcul de ceux qui gouverneront la Russie demain.

Chaque raffinerie arrêtée, chaque usine perturbée, chaque aérodrome frappé doit contribuer à une même conclusion : poursuivre indéfiniment cette guerre finira par mettre la Russie elle-même en danger.

La paix ne viendra peut-être pas lorsque la Russie reconnaîtra sa défaite.

Elle pourrait être signée non par l’adversaire de Poutine, mais par son héritier — après avoir transformé Poutine en héros.

La Russie devra alors croire qu’elle a gagné pour pouvoir enfin arrêter la guerre.

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