Les 30 albums qui racontent près de deux siècles de bande dessinée

Le Festival d’Angoulême ne se tiendra pas cette année.
C’est une bien triste nouvelle pour tous ceux qui aiment la bande dessinée. Mais il ne faudrait surtout pas en tirer une conclusion aussi facile que définitive : la bande dessinée, elle, n’est pas morte.
Elle est même bien vivante.
Alors, puisque les portes d’Angoulême resteront fermées, Passe-Murailles a décidé d’ouvrir les livres. Pas pour établir un palmarès de plus, ni pour désigner le meilleur dessinateur, mais pour poser une question vertigineuse :
Quelles sont les 30 BD qui ont le plus profondément marqué l’histoire du neuvième art ?
Nous avons retenu trois critères : la beauté du dessin, l’originalité de l’œuvre et la force de son intrigue. Mais avec une précaution essentielle : on ne juge pas une BD de 1905 avec les yeux de 2026. Chaque œuvre est regardée avec les exigences et les possibilités de son époque.
Et nous n’avons pas cherché à répartir équitablement les places entre les pays, les genres ou les générations. Une période n’a droit à aucune place réservée. Une BD doit mériter sa place.
Voici donc notre remontée dans le temps.
2017 — La Bombe
Alcante, Laurent-Frédéric Bollée & Denis Rodier
Commencer par La Bombe, c’est commencer par une œuvre qui transforme un événement historique en thriller.
L’histoire de la naissance de la bombe atomique devient une formidable mécanique narrative. Scientifiques, militaires, industriels, politiques : tous sont pris dans une course dont le lecteur connaît l’issue mais dont il découvre progressivement les rouages.
Une BD historique qui possède l’efficacité d’un grand roman d’espionnage.
2014 — Angel Wings : Burma Banshees
Yann & Romain Hugault
Des avions extraordinaires, des femmes pilotes, la guerre du Pacifique et un dessin aéronautique spectaculaire.
Ce qui frappe surtout est la crédibilité documentaire. Les appareils, les uniformes, les bases, les opérations : tout donne l’impression de consulter des archives.
Et pourtant, ce n’est jamais un catalogue d’avions. C’est une véritable aventure.
2015 — Le Caravage : La Palette et l’épée
Milo Manara
Manara était incontournable dans notre sélection.
Pourquoi ? Parce que son dessin possède une sensualité, une élégance et une maîtrise anatomique immédiatement reconnaissables.
Avec le Caravage, il trouve en outre un sujet qui semble avoir été fait pour lui : un artiste génial, violent, provocateur, plongé dans une Italie baroque.
Une œuvre où l’esthétique n’est pas un accompagnement de l’histoire : elle en est une composante essentielle.
2007 — Il était une fois en France : L’Empire de Monsieur Joseph
Fabien Nury & Sylvain Vallée
Joseph Joanovici est un personnage de roman devenu personnage de BD : ferrailleur, immensément riche, résistant, collaborateur, manipulateur et survivant.
Mais l’album ne cherche pas à simplifier cet homme en héros ou en salaud.
C’est précisément cette ambiguïté qui fait sa force.
2006 — Là où vont nos pères
Shaun Tan
Et si l’on pouvait raconter l’exil sans pratiquement aucun mot ?
Shaun Tan le fait avec une inventivité graphique extraordinaire. Le lecteur découvre un monde étrange en même temps que le personnage.
C’est une BD qui prouve que le langage de la bande dessinée peut être universel.
2000 — Quelque part entre les ombres
Juan Díaz Canales & Juanjo Guarnido — Blacksad
Un polar noir où les personnages sont des animaux anthropomorphes.
Sur le papier, l’idée pourrait n’être qu’un procédé. Elle devient ici une formidable machine narrative et graphique.
Guarnido atteint une virtuosité picturale exceptionnelle, tandis que Canales construit un véritable polar.
Une BD qui est à la fois belle et efficace.
1993 — C’était la guerre des tranchées
Jacques Tardi
Tardi ne raconte pas la Première Guerre mondiale comme une grande épopée héroïque.
Il montre la boue, la peur, l’absurdité, les cadavres et les hommes broyés par une machine qui les dépasse.
Le dessin noir et blanc devient une arme.
Une œuvre d’une puissance exceptionnelle, et l’une des grandes preuves que la bande dessinée peut traiter l’Histoire avec une gravité comparable aux autres arts.
1990 — Londres
Régis Loisel — Peter Pan
Loisel ne raconte pas simplement Peter Pan.
Il imagine ce qui aurait pu conduire Peter à devenir Peter Pan.
Londres est sombre, misérable, violente. Le merveilleux y surgit comme une échappatoire.
C’est une relecture adulte d’un mythe universel, portée par un dessin d’une extraordinaire richesse.
1986 — Watchmen
Alan Moore & Dave Gibbons
Et si les super-héros existaient réellement ?
Alan Moore prend cette hypothèse au sérieux et la pousse jusqu’à ses conséquences politiques, psychologiques et morales.
La construction narrative est vertigineuse, le découpage extrêmement maîtrisé.
Après Watchmen, il devient impossible de considérer le comic de super-héros exactement comme avant.
1985 — La Fièvre d’Urbicande
François Schuiten & Benoît Peeters
Un mystérieux réseau cubique apparaît et se développe inexorablement.
C’est tout.
Et pourtant cette idée d’une simplicité absolue devient une réflexion sur l’urbanisme, le pouvoir, les frontières et la société.
Schuiten et Peeters créent une ville imaginaire qui semble posséder sa propre logique.
La bande dessinée comme architecture.
1984 — Le Jour du Soleil Noir
Jean Van Hamme & William Vance — XIII
Un homme amnésique retrouvé sur une plage. Un numéro tatoué. Des assassins. Une identité mystérieuse.
Avec XIII, le lecteur devient enquêteur.
Le véritable génie de l’album est de transformer l’amnésie en moteur narratif.
On tourne les pages parce qu’on veut savoir qui est XIII.
1983 — Quelques vérités sur le mensonge
Ptiluc — Pacush Blues
Des rats philosophent dans un monde d’ordures.
L’idée est aussi simple que géniale.
Sous l’humour noir, Ptiluc parle de l’homme, de ses lâchetés, de ses illusions et de ses mensonges.
Une BD profondément personnelle, impossible à confondre avec une autre.
1983 — La Conque de Ramor
Serge Le Tendre & Régis Loisel
La fantasy française trouve ici l’un de ses sommets.
Un monde extraordinaire, une quête, des personnages complexes et surtout un dessin de Loisel qui donne une profondeur presque organique à cet univers.
Une grande aventure qui possède une véritable âme.
1982 — Nausicaä de la vallée du vent
Hayao Miyazaki
Miyazaki ne se contente pas de raconter une aventure fantastique.
Il imagine un monde ravagé par l’homme et pose une question écologique et morale d’une étonnante modernité.
Le dessin est somptueux, l’univers immense, l’intrigue ambitieuse.
Un chef-d’œuvre qui démontre que le manga peut être à la fois populaire, philosophique et épique.
1982 — Akira
Katsuhiro Otomo
Tokyo reconstruite après une catastrophe. Des adolescents. Une puissance qui échappe à tout contrôle.
Otomo donne à la ville une présence presque physique.
Le dessin, le mouvement, l’architecture et la violence visuelle font d’Akira une révolution graphique.
1979 — La Fille sous la dunette
François Bourgeon — Les Passagers du vent
La mer, les navires, l’esclavage, les femmes, le XVIIIᵉ siècle.
Bourgeon fait de l’aventure historique quelque chose de beaucoup plus ambitieux : un récit documenté, sensuel et politique.
La précision des décors et des costumes est extraordinaire.
1977 — Les Idées noires
Franquin
Et voici notre exception.
Les Idées noires n’a pas véritablement d’intrigue classique.
Mais comment éliminer Franquin lorsqu’il atteint ici un tel sommet de graphisme, d’invention et de férocité satirique ?
Chaque dessin est une petite bombe.
Nous avons donc accepté une exception à notre règle : certaines œuvres sont tellement extraordinaires qu’elles dépassent les critères qui leur sont appliqués.
1975 — Arzach
Moebius
Peu de texte. Peu d’explications. Un personnage muet traverse un monde impossible.
Et pourtant tout semble évident.
Avec Arzach, Moebius démontre que le dessin seul peut raconter.
C’est une révolution silencieuse.
1969 — Le Spectre aux balles d’or
Jean-Michel Charlier & Jean Giraud — Blueberry
Le western devient une véritable épopée.
Giraud transforme les paysages américains en espaces gigantesques et Charlier construit une aventure d’une efficacité redoutable.
Le western en bande dessinée atteint ici une forme de perfection.
1967 — La Ballade de la mer salée
Hugo Pratt — Corto Maltese
Corto Maltese apparaît.
Mais surtout apparaît une nouvelle manière de raconter l’aventure : plus mélancolique, plus mystérieuse, plus littéraire.
Pratt donne à ses personnages une profondeur inhabituelle.
L’aventure devient poésie.
1960 — La Schtroumpfette
Peyo
Un petit village entièrement masculin voit apparaître une Schtroumpfette.
Derrière une aventure apparemment légère se cache une idée d’une efficacité remarquable : introduire un seul personnage féminin suffit à bouleverser tout l’équilibre du monde des Schtroumpfs.
Une extraordinaire démonstration de créativité.
1958 — Le Juge
Morris & René Goscinny — Lucky Luke
Un véritable personnage historique : le juge Isaac Parker.
Goscinny transforme cette matière en une aventure burlesque, tandis que Morris donne à chaque personnage une expressivité extraordinaire.
Lucky Luke à son meilleur : drôle, intelligent, documenté et parfaitement rythmé.
1956 — Le Nid des Marsupilamis
Franquin
Une idée absolument folle : au lieu de raconter une nouvelle aventure de Spirou, Franquin nous fait découvrir la vie intime d’un couple de Marsupilamis.
Le résultat est tendre, drôle, inventif et graphiquement exceptionnel.
La créativité de Franquin semble ici sans limites.
1956 — La Marque jaune
Edgar P. Jacobs — Blake et Mortimer
Londres plongée dans la nuit. Une série de crimes impossibles. Une mystérieuse marque jaune.
Jacobs compose une atmosphère presque cinématographique.
Une intrigue policière d’une efficacité remarquable, enveloppée dans l’un des plus beaux décors de la BD classique.
1953 — Objectif Lune
Hergé — Tintin
Pas Tintin en général. Cet album.
Hergé imagine une aventure scientifique d’une précision étonnante pour son époque.
Le projet lunaire est traité avec un sérieux documentaire, tout en conservant l’humour et les personnages de Tintin.
Une extraordinaire rencontre entre aventure, science et imagination.
1905 — Little Nemo in Slumberland
Winsor McCay
Il suffit de regarder les planches pour comprendre pourquoi McCay est ici.
Escaliers impossibles, palais qui s’effondrent, personnages qui grandissent ou rétrécissent, rêves qui se transforment sous les yeux du lecteur.
L’imagination graphique semble n’avoir aucune limite.
Pour son époque, c’est proprement révolutionnaire.
1890 — Le Sapeur Camember
Christophe
Une BD ancienne, mais une idée moderne : exploiter systématiquement l’absurde, le gag visuel et la logique poussée jusqu’au non-sens.
Camember annonce à sa manière une partie de l’humour graphique qui viendra ensuite.
Il est là aussi pour rappeler une chose essentielle : la bande dessinée française ne commence pas avec Tintin.
1865 — Max und Moritz
Wilhelm Busch
Sept aventures, deux garnements et une succession de catastrophes.
Busch possède déjà un sens extraordinaire du mouvement, de la caricature et du rythme.
Son influence sur la bande dessinée européenne et américaine sera considérable.
1833 — Histoire de M. Jabot
Rodolphe Töpffer
Et nous voici au commencement.
Töpffer comprend quelque chose d’essentiel : des images successives peuvent raconter une histoire, et le texte peut dialoguer avec elles.
Ce qui paraît aujourd’hui évident était alors profondément novateur.
Avec M. Jabot, nous ne sommes pas encore devant la BD moderne telle que nous la connaissons.
Nous sommes devant l’un de ses actes de naissance.
La BD n’est donc pas morte
Elle a commencé avec quelques dessins et du texte.
Elle a traversé les journaux, les albums, les guerres, les révolutions graphiques, les mangas, les comics et le roman graphique.
Elle a appris à faire rire avec Camember, à faire rêver avec Little Nemo, à faire frissonner avec Blake et Mortimer, à faire voyager avec Corto Maltese, à faire réfléchir avec Ptiluc, à faire trembler avec Akira, à faire pleurer avec Tardi, à faire réfléchir sur l’Histoire avec La Bombe.
Et elle continue.
Alors, oui, Angoulême est annulé.
Mais la BD, elle, est toujours là.
Elle n’est pas morte. Elle n’a jamais été aussi vivante.

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